Michèle Standjofski et Charles Berberian : “Le dessin est un vrai anxiolytique : ça apaise, ça calme.”
À l’automne 2024 éclate une nouvelle fois la guerre au Liban. Charles Berberian, qui a passé son enfance à Beyrouth, prend alors des nouvelles de son amie Michèle Standjofski, qui enseigne l’illustration et la bande dessinée à l’Académie libanaise des Beaux-Arts (ALBA). Ils se lancent alors dans une correspondance dessinée entre Paris et Beyrouth, publiée chez Casterman sous le titre Et toi, comment ça va ?, album politique dans lequel ils confrontent leurs ressentis, leurs questionnements créant à quatre mains un témoignage de cette nouvelle page noire de l’histoire libanaise
Vous aviez déjà correspondu par dessin entre vous, après le Covid et l’explosion du port de Beyrouth. Pourquoi avoir choisi de reprendre cette correspondance, s’étendant de l’automne 2024 au printemps 2025, et de la publier sous le titre Et toi, comment ça va ?, chez Casterman ?
Michèle Standjofski - Quand l’avant-dernière guerre a commencé au Liban à l’automne 2024, Charles m’a appelée juste pour prendre des nouvelles, officiellement. Mais il avait une idée quand même, je crois : il avait envie de parler du Liban. Il n'arrivait pas à dessiner autre chose que des dessins en rapport avec l'actualité. De mon côté, je ne dessinais plus du tout, parce que j'avais mis en suspens le projet sur lequel je travaillais. J'étais trop occupée à l'université aussi. Et donc, de fil en aiguille, Charles m'a proposé de redémarrer une correspondance dessinée. Je ne crois pas qu'on pensait à un livre au début. Peut-être à un fanzine…
Charles Berberian - Non, on ne pensait pas à un livre. La première correspondance a été publiée. On a fait un comics qui a été publié en 2021, qui a été édité par les éditions Exemplaires, qui est une toute petite structure (Wah Wah #1, numéro indisponible, ndlr). Mes pages, je les ai incluses dans mon livre précédent chez Casterman, Une éducation orientale. Et ça m'a un peu frustré de ne pas continuer le projet avec Michèle. Mais je ne pouvais pas faire Une éducation orientale sous forme de correspondance. C'était vraiment un projet personnel. Je gardais dans l'idée le fait de reproduire cette correspondance avec Michèle. Donc, je m'étais dit peut-être que si on continue ces pages qu'elle a faites qui racontent le confinement à Beyrouth et l'explosion du port, qu’elle n’avait pas publiées, peut-être que ça rentrerait dans cette nouvelle correspondance. Donc, j'avais peut-être une idée derrière la tête…
“La correspondance, ça permet d'avoir des infos au rythme de la personne de l'autre côté, qui prend le temps qu'elle souhaite pour donner de ses nouvelles.”
Mais le fait de prendre des nouvelles d'amis à Beyrouth, c'est quelque chose de naturel. Je n'ai pas d'autre idée que d'être rassuré au départ. Et puis, je pense que d'appeler continuellement dès qu'il y a un événement, c'est un peu lourd. D'appeler toutes les cinq minutes quelqu'un pour demander : “Ça va ? Parce que j'ai écouté les nouvelles”… La correspondance, du coup, ça permet d'avoir des infos au rythme de la personne de l'autre côté, qui prend le temps qu'elle souhaite pour donner de ses nouvelles. Donc, l'idée de base, c'était ça. Et puis, le fait que ça soit un livre, je pense qu'on l'a eue ensemble au vu des 20 premières pages.
MS - On a assez vite senti qu'il y avait de la matière. Et tu disais, Charles, qu'on prend le temps qu'il faut. Et justement, cette notion de temps est très très importante. Pour moi, en tout cas. D'abord, d'un côté, Charles et moi avons deux approches, deux temporalités différentes, nécessairement, vu qu'il y a pour lui la distance géographique. Pour moi, à Beyrouth, comme tous les Libanais en temps de guerre, on est vraiment esclaves pas du jour le jour, mais du heure par heure, minute par minute. On est obligés de suivre l'actualité de façon très, très, très anxiogène.
Et grâce à cette proposition de Charles, de redémarrer une correspondance, j'ai pu travailler à un rythme qui est tantôt dans l'urgence, qui répond parfois à de la colère, à une émotion bien précise, à du dégoût, à de la révolte, à de l'indignation, etc. Mais par moment aussi, à un désir de prendre un peu de recul, d'essayer de comprendre à ma petite hauteur à moi. Parce que je ne suis évidemment ni géopoliticienne, ni experte, ni analyste (rires).
CB- Tu habites sur les hauteurs de Beyrouth, d’ailleurs.
MS - C’est vrai, encore dans la banlieue proche. Mais c'est à 500 mètres d'altitude.
Ce que l’on perçoit lorsque l’on découvre les différentes vues surplombant Beyrouth et les bombardements que vous dessinez à plusieurs reprises…
CB - Et ce qui est fou, quand on arrive dans ce coin, c'est que d'un seul coup, on respire un air frais. C'est très salutaire.
MS - Comme je travaille à Beyrouth, j’y allais tout de même tous les jours, ou presque. Il y a quelques mois, il y a eu une explosion à 100 mètres de l’école.
“Enfin, on ne se rend pas compte à quel point la vie quotidienne est d'une violence incroyable.”
CB - Et donc Michèle avait aussi en charge le moral de ses étudiants. Ce qui est assez incroyable. Moi, quand je recevais les pages de Michèle, j'étais à la fois impressionné par les pages elles-mêmes, mais aussi par le fait qu'elle ait pu les faire. Parce que, évidemment, il y la guerre, mais aussi le fait d'être en charge du programme scolaire et du mental de ses étudiants et de ses étudiantes. Et d'ailleurs, quand Michèle est venue le 4 mars (en France, ndlr) pour la sortie du livre, elle a reçu un mail du directeur de l'école avec tout le programme scolaire à suivre pour maintenir un rythme d'enseignement pendant la guerre. Enfin, on ne se rend pas compte à quel point la vie quotidienne est d'une violence incroyable.
Et il y a d’ailleurs une idée qui remonte à mes lectures récentes de plusieurs livres d'histoire : c'est que la vraie histoire, elle passe par ce que racontent les témoignages de la vie quotidienne. Ce n'est pas les grandes stratégies. D'ailleurs, on le voit aujourd'hui quand des personnes soi-disant puissantes font des annonces, qui sont toujours contredites le lendemain… Ils naviguent à vue, ils ne savent pas très bien. Si on ne fait que les écouter, on ne comprend rien en fait.
Mais les témoignages qui nous viennent de la vie, des gens qui subissent ou qui sont actifs, sont essentiels. Et donc, d'y participer du mieux qu'on peut, j’avais un peu cette idée-là derrière la tête.
MS - Et puis le fait que ce soit une correspondance aussi a fait que, quelque part, envoyer des pages à Charles m'a poussée à dessiner des choses que je n'aurais peut-être pas dessinées. Parce qu'en général, les nouvelles qui arrivent à l'étranger, ce sont les nouvelles qui vont à l'essentiel.
“Envoyer des pages à Charles m'a poussée à dessiner des choses que je n'aurais peut-être pas dessinées.”
J'ai un ami journaliste qui, du temps de la guerre civile, avait envoyé un article à propos d'une explosion à Beyrouth. Et l'organe de presse lui avait répondu : “Écoute, ça commence à bien faire Beyrouth, tu ne nous embêtes plus pour moins de 70 morts”. Donc vraiment, c'est des choses très impressionnantes qui arrivent. Dans la réalité, on vit dans l'horreur, c'est vrai. Mais ça ne nous empêche pas de vivre des petites choses de la vie qui peuvent être des petits soucis, mais aussi des petits plaisirs, des grands bonheurs, pourquoi pas, comme aller regarder la mer, par exemple. Pour moi, ce n'est pas un effet de style, c'est ce que je fais habituellement. Alors quand il y a des bombardements, je le fais peut-être un peu plus souvent, j'en ai peut-être un peu plus besoin, et je le raconte. Et si je ne devais pas le raconter à Charles, je ne l'aurais pas raconté du tout, parce qu'il y aurait eu ce côté “bon, qu'est-ce que je raconte, n'importe quoi, alors que les gens sont en train de crever”. Quand je raconte une petite histoire drôle, parce que je la raconte à Charles, dans ma tête, ça passait sans trop me poser de questions. Et je crois que ça m'a fait beaucoup de bien.
“Comment projeter une vision d’avenir quand toutes les perspectives sont obscures ?”, “Qui va recoller les morceaux de toutes les vies cassées ?”, “Comment échapper aux infos ?”, mais aussi dans une certaine mesure la place de l’artiste en période de guerre, la valeur des mots, souvent dévoyée à l’heure actuelle, etc. Il y a beaucoup de points d’interrogation dans cet album…
MS - On se pose des questions, et on les pose, sans prétendre apporter de réponses.
CB - Parfois, le fait de se poser des questions, je ne dirais pas que ça suffit, mais c'est déjà pas mal, parce que ça situe un peu le territoire de questionnement ; ça donne une géographie du sujet traité. Et géographie au sens figuré comme au sens propre, puisque là, il s'agit d'une région, mais il s'agit aussi de nos sentiments parfois contradictoires vis-à-vis d'une question, la question palestinienne, la question israélienne. Et puis c'est vrai qu’il s’agit aussi de notre histoire commune, puisqu’elle englobe finalement la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la Russie, les États-Unis.
Il se trouve que j'ai vu un film, récemment, qui s'appelle L'ombre d'un géant avec Kirk Douglas, Yul Brynner, Senta Berger. et en fait c'est vraiment la guerre de 48, c'est dingue. Quand j'ai regardé la bande-annonce, c'est une scène où Kirk Douglas apprend qu'il était papa et que sa femme a perdu l'enfant aux États-Unis, et je ne m’attends pas à un autre chose qu’un film très hollywoodien. Mais non, je me retrouve en plein film qui parle de la question palestinienne. À un moment, John Wayne, qui joue le rôle d'un général américain, discute avec Kirk Douglas, un ancien officier américain engagé par Israël pour les aider à combattre les Britanniques, pour qu'Israël devienne un État indépendant juif. Et il pose la question à John Wayne : “Tu crois que les États-Unis se mettront du côté d'Israël, des juifs israéliens ?”. Et, ce n’est probablement pas le dialogue exact que je reproduis, mais John Wayne répond : “Sois pas naïf, les Arabes ont le pétrole et les Américains se mettront toujours du côté du pétrole.” Et là, dans cette phrase, il y a toute l'ambiguïté de la situation créée au départ en 1948 et qui crée les dysfonctionnements successifs qui grandissent comme une boule de neige. Et en ce moment, dans L'Orient-Le Jour (quotidien libanais francophone indépendant, ndlr), il y a une série d'articles écrits par Caroline Hayek (Prix Albert-Londres 2021, ndlr) qui décrit les rapports entre le Liban et Israël. C'est absolument fascinant. Elle va, là aussi, fouiller dans les méandres de ce qu'on appelle la grande histoire pour essayer de trouver la petite histoire. Ce qui ne se faisait pas à l'époque. Et finalement, ce dialogue dans un film qui date de 1966, écrit par je ne sais quel scénariste qui peut-être a choisi de faire tout le film pour pouvoir placer cette phrase à un moment, c’est aussi une forme de témoignage.
Les aspects historiques que vous abordez dans l’album permettent de souligner que cette région, c’est une poudrière depuis toujours. Et que de cette base historique on pouvait essayer de comprendre le chaos en fait. Même si ce que j'ai compris du Liban, c'est que je ne comprendrai jamais rien en fait. Mais il y a vraiment cette tentative de donner des pistes de réflexion aussi par rapport à ce qui s'est passé, ces alliances qui étaient tout le temps mouvantes et puis toutes ces inconnues qui demeureraient...
MS - C’est le chaos mais ça l'était déjà à la base. C'est-à-dire que les bases de la construction de la région n'ont jamais été solides. Et ça c'est le partage après le démantèlement de l'Empire ottoman s'est fait vraiment à la va-vite, par la suite aussi encore plus à la va-vite. Après la Deuxième Guerre mondiale aussi, ça s'est fait un peu à la va-vite aussi. Et donc, aujourd'hui c'est toujours le chaos et c'est un chaos qui était prévisible.
Puisque vous parlez de L’Orient-Le Jour… Vous avez confié les derniers mots de l’album à Anthony Samrani, co-rédacteur en chef du quotidien libanais, auteur, à mon avis, d’analyses aussi limpides que lucides, depuis le début du conflit. Pourquoi ce choix ?
CB - Il avait justement écrit un éditorial dans L'Orient-Le Jour qui reprenait le fil des événements en partant du 11 septembre 2001 ; ce qui était incroyable. Tout ce que vous dites au sujet d'Anthony Samrani, on le pense tous les deux. C'est en lisant cet éditorial-là que je me suis dit que j'aurais envie de voir ce texte dans le livre. En discutant avec Michèle, on a réalisé que ce serait mieux qu'on lui demande de rédiger un texte...
MS - J'ai déjà eu l'occasion de collaborer avec Anthony. J'ai énormément de respect pour ce qu'il fait. Au début on pensait plutôt à une préface. C'est en cours de route qu'on s'est rendu compte que ce serait plus pertinent en postface. D'abord parce qu'Anthony, on pense un peu comme lui, mais il n'y a pas deux personnes qui pensent exactement de la même façon à Beyrouth ou au Liban. Et là, c’est sa façon de voir les choses. Ce n'est pas une introduction à ce qu'on a fait.
Sans compter que c’est un texte finalement assez personnel…
CB - Oui, c'est un ajout personnel. Et puis on a aussi travaillé chronologiquement parce que la correspondance induit cet enchaînement logique et temporel. Anthony a écrit son texte à la toute fin, une fois que toutes les pages étaient terminées. J'aime bien les choses simples. Son texte vient à la fin.
“C'est primordial d'élargir les échanges au-delà de la francophonie qui est en train de se résorber au Liban.”
Dans L’Orient-Le Jour, il y a aussi Sabyl Ghoussoub qui écrit des chroniques, deux fois par semaine, où il va interroger des gens et il raconte leur vécu quotidien. Ils ont aussi mis en place récemment une initiative que je trouve absolument géniale. C'est de publier une fois par semaine des textes en arabe et en anglais. Parce que c'est primordial d'élargir les échanges au-delà de la francophonie qui est en train de se résorber au Liban. Et donc d'inclure dans ce débat d'idées des arabophones et des anglophones.
Parce qu'il y a besoin aussi de créer ce lieu de dialogue qui soit commun entre les trois langues…
CB - De fédérer, en fait. Ces trois cultures qui sont essentielles au Liban et qui sont la réelle richesse du pays. Non seulement économiquement, parce que c’est le cas, mais aussi culturellement.
Dans un documentaire consacré à Fouad Elkoury, personnage important de votre album, ce photographe libanais expliquait que, durant la guerre civile, “pour faire ressortir la rage, la colère, [il] n'avai[t] que son appareil photo”. Est-ce que vous envisagez le dessin de la même manière ?
MS - Oui, mais pas que. Le dessin, si c'est un dessin de presse, il sert à exprimer la colère, bien sûr. Parce qu'on est uniquement dans l'urgence, dans les délais très courts. Pour ce projet, j'ai ressenti énormément de colère. Enfin, j'en ressens toujours énormément de colère. Et je peux l'exprimer, bien sûr. Mais avec la bande dessinée, le processus du dessin est quand même lent que celui du dessin de presse. Je n'ai pas ce qu'on appelle un dessin jeté. Il est jeté parfois, mais après je ressens bêtement le besoin de rendre tout plus clair, plus propre. Je n'aime pas ça, mais c'est comme ça.
“Le dessin est un vrai anxiolytique : ça apaise, ça calme.”
Donc oui, il y a le côté colère, il y a le côté défoulement, il y a le côté jeté. Mais il y a aussi le fait de ralentir le rythme au moment de l’exécution du dessin. Le dessin est un vrai anxiolytique, ça apaise, ça calme. La colère, ce n’est pas toujours très productif, donc quand on la calme, ça permet donc d’essayer de comprendre, de se mettre dans la peau de l’autre, de mettre le tout en perspective.
De construire aussi…
MS - Essayer de construire quelque chose de moins uniquement négatif et destructif. Pour soi et pour les lecteurs aussi.
CB - Ça dépend comment les gens le perçoivent. Parfois, on essaye de mettre de l'humour dans l’album. Et puis, par exemple, dans les dessins que j'ai faits d'hommes politiques, il y en a qui trouvent ça drôle, et puis d'autres qui trouvent que je suis très énervé, que ce n'est vraiment pas bien de faire ce genre de dessins. Mais la correspondance a aussi cette caractéristique qui est libératrice, c’est que je m'adresse dans un premier temps à une personne, donc à Michèle. Mon but, c'était de participer à cette espèce d'idée que tous les deux, on se fout de la gueule des gens qui nous énervent. J'ai découvert ce plaisir de fabriquer un bouquin sans s'en rendre compte.
MS - Tout à fait.
CB - On échange les idées, on échange les pages, et on ne se pose pas de questions de savoir si c'est trop violent, ou si c'est trop énervé, ou si ce n'est pas assez drôle, ou pas assez intéressant. On répond à la question de l'autre, on soumet une question à l'autre.
Et puis, il y a cette réaction quasi immédiate que j'ai quand je reçois les pages de Michèle, c'est-à-dire que je suis émerveillé. En même temps, quand ça devient le livre qu'on est en train de faire ensemble, c'est quand même génial de recevoir des pages, et de se dire “ouah”, parce que là, je suis à la place même du lecteur éventuel qui arrivera après. Effectivement, ça relance aussi une énergie.
“Parce que, au lieu de recevoir des obus sur la tête, recevoir les planches magnifiques de Charles, c'est un cadeau quand même.”
MS - Et de mon côté, c'est pareil, encore plus. Parce que, au lieu de recevoir des obus sur la tête, recevoir les planches magnifiques de Charles, c'est un cadeau quand même (rires). C'est du vrai plaisir.
À de nombreux moments, vous dessinez la ville, la nature, les arbres, la mer. Pour nous, ce sont des moments assez apaisants en tant que lecteur, qui viennent s'opposer à justement tous ces bombardements, ces monstres que vous dessinez, que ce soit les hommes politiques ou vos monstres marins, Michèle. Il y a quand même une grande part accordée à la nature qui crée des petites bulles de poésie et de respiration…
MS - Franchement, de mon côté, ce n'était pas calculé. Ce n'était pas un dosage qu’on suit comme une recette. C'est tout simplement parce que le Liban, c'est comme ça. C'est-à-dire que j'éprouvais le besoin d'aller marcher pas très loin de chez moi, mais dans une nature agréable et apaisante, justement, régulièrement. Je raconte comme je devais raconter à Charles ce que je faisais.
C'est une façon de faire passer des conversations, des idées aussi, cette histoire du poids des mots, de tout ce qui concerne aussi l'empathie sélective. Ce sont des idées qui viennent facilement en marchant, en regardant la mer. La mer est présente partout quand on est au Liban. C'est naturellement qu'on la regarde, on la voit. Il y a l'effet de la nature sur les émotions, sur les idées, etc. Et au Liban, elle est tout le temps présente quand même. Même à Beyrouth.
“Et Beyrouth, je ne sais pas, c'est tout à la fois. Ce n'est vraiment pas une ville qui ressemble à une autre.”
Quand tu atterris à Beyrouth, tu ne vois que du béton, pas de vert. Mais les arbres sont quand même présents. Et Beyrouth, je ne sais pas, c'est tout à la fois. Ce n'est vraiment pas une ville qui ressemble à une autre, comme toutes les grandes capitales, toutes les grandes villes européennes, par exemple. Beyrouth, non. On a échappé à ça, quand même (rires).
Beyrouth est une ville qui a gardé son caractère. En conservant les traces des différents conflits, elle a ses cicatrices, et on ne sait pas forcément de quand dates ces marques sur les immeubles. Mais cela fait partie de son histoire : la ville est marquée comme les gens.
MS - Justement ! Mais paradoxalement, il y a un côté très vivant à Beyrouth alors qu’il y a peu de villes où il y a autant de morts…
CB - C’est ce que je dis dans le livre : les morts sont là, ils sont dans ces immeubles inhabités, abandonnés. Et c’est un truc que j’ai compris la dernière fois que j’étais à Beyrouth. Finalement, c’est peut-être préservé parce que ça coûte trop cher de démolir ces immeubles, mais je pense que c’est préservé aussi pour pouvoir garder les morts avec soi, parce que cette guerre civile, elle n’est pour l’instant pas vraiment racontée. Même si elle l’est de plus en plus : il y a des livres, des romans, des témoignages qui racontent, le film de Ziad Doueiri, West Beyrouth (1999, ndlr). À chaque fois, une histoire est racontée et c’est l’addition de ces histoires qui peut-être nous donnera une image de cette guerre civile qui est difficilement perceptible.
Mais quand on se promène dans Beyrouth, on a toute l’histoire sous nos yeux. Et c’est vrai qu’on a du mal à départager les immeubles qui ont été amochés récemment de ceux qui le sont depuis un bon moment. Et parfois les blessures s’additionnent sur un même mur où on va trouver des éclats d’obus datant de 1975, de 1982, de 2006, parfois même de l’explosion du port du 4 août (2020, ndlr). Et cette présence des morts, c’est aussi la réalité d’une guerre civile, puisqu’elle s’est faite dans ces rues.
“À chaque fois, une histoire est racontée et c’est l’addition de ces histoires qui peut-être nous donnera une image de cette guerre civile qui est difficilement perceptible.”
Les arbres, il y en a qui ont survécu aux constructions immobilières sauvages, certains sont même centenaires : ils ont été témoins de toute cette histoire. Mais peut-être que les regarder, ça suffit pour réaliser ce que c’est que l’entêtement, la ténacité de la nature elle-même. Je me souviens aussi que quelques mois après le début de la guerre civile en 1975, la Place des Martyrs (place centrale de Beyrouth, ndlr) était devenue une forêt. Il y a ce rapport à la nature qui est réel. Regarder la nature, regarder la mer, la montagne, les plantes et les arbres : c’est regarder l’histoire de ce pays. Les arbres ont quelque chose à raconter, il faut juste être suffisamment attentif.
Vous parliez du “côté très vivant” que l’on trouve à Beyrouth, malgré les guerres et crises qui s’enchaînent. Et c’est quelque chose que j’ai trouvé très marquant : après le choc initial du début de la guerre, nous sommes vite retournés dans la vie, même si l’on surveillait l’actualité de manière frénétique, puisque de toute manière nous n’avions pas de poids sur cette violence qui se déchaînait. Vous évoquez cela dans le livre en parlant de “déni”, qui tient peut-être de l’instinct de vie ?
MS - Il y a ce côté de normaliser tout ce qui se passe qui est d’un certain côté quelque chose de positif, parce que sinon on serait tous dépressifs et rien d’autre. Mais d’un autre côté, c’est quand même très mauvais pour la santé mentale, de normaliser. On s’en rend compte parce qu’on tient le coup, mais quand on prend ça tout à coup, ça vient brusquement et il n’y a jamais eu autant de tentatives de suicides.
Un psychologue libanais me parlait de la grande fragilité de ses étudiants après la fin de l’avant-dernière guerre, à la fin de l’hiver 2025 . Il pointait aussi du doigt l’info en continu, les images qui s’imposaient partout, tout le temps, auxquelles il était absolument impossible d’échapper. Et pour lui, c’était la grande différence par rapport à la période de la guerre civile…
“La vie continue pour tout le monde. Mais tout se passe en même temps : l’horreur, le poids, la légèreté, la laideur, la beauté…”
MS - Il y a l’info en continu mais il y a aussi pour les jeunes le poids des parents, qui transmettent, même s’ils essayent de ne pas le faire, l’angoisse de toutes ces années où ça n’arrête pas. Et puis l’insécurité, le fait de ne pas pouvoir se projeter dans quelque chose de solide, dans un futur agréable. Ce n’est pas évident. Pour les moins jeunes, les gens de ma génération par exemple, c’est le fait de ne jamais avoir pratiquement vécu autre chose que des situations où il faut constamment s’adapter. C’est très particulier, parce que ça n’empêche pas du tout de vivre et je crois que c’est ce qu’on a essayé de montrer dans l’album : la vie continue pour tout le monde. Mais tout se passe en même temps : l’horreur, le poids, la légèreté, la laideur, la beauté…
CB - Il s’est passé la même chose en France en 2015, quand il y a eu la même année deux attentats : Charlie et le Bataclan. C’était ultra violent parce que plusieurs endroits ont été visés : une salle de concert et des terrasses. Dans le quartier dans lequel je vis d’ailleurs. Une semaine après, les gens étaient en terrasse : c’était un acte de résistance, mais aussi une manière de montrer que la vie est plus forte que tout. Ce n’était pas de l’insouciance : on avait tous un peu la trouille. À Beyrouth, dans les années 1975, je trouvais ça bizarre que les gens retournent à la plage pendant les accalmies. Mais je le faisais aussi ! Peut-être qu’à cette époque-là, il y avait une forme d’insouciance malgré tout, parce qu’on n’imaginait pas ce que ça allait devenir.
MS - On appelait ça “les événements” !
“À Beyrouth, dans les années 1975, je trouvais ça bizarre que les gens retournent à la plage pendant les accalmies. Mais je le faisais aussi !”
CB - En 2015, en France, on a posé le mot “d’attentat” sur les faits. Mais au Liban, il y avait cette dénomination atone d’“événement”, tout comme mes parents parlaient des “événements” de 1958. Aujourd’hui, je sais que c’était une révolution, et peut-être même les débuts d’une guerre civile. Donc il faut nommer les choses, plutôt que de choisir des termes atones. Mais à l’époque, c’était une manière de se rassurer.
Maintenant, quand je vais à Beyrouth et que je vois les gens vivre, faire ce qu’ils peuvent, c’est un acte de résistance et on a un ami commun, Camille Ammoun (écrivain et politologue, ndlr), qui a trouvé ce terme de “subsidence” pour remplacer celui de résilience. C’est-à-dire qu’on continue d’être là, mais comme pour Venise, c’est une plateforme qui est en train de s’affaisser. On continue à la voir, mais ça prend l’eau : c’est un peu cette idée d’être à la fois lucide et déterminé à essayer de survivre. L’intérêt de la subsidence est qu’un gouvernement ne peut plus compter sur la résilience ; la subsidence et la lucidité ça fait plutôt peur en fait. Méfiez-vous, on n’est pas là pour sauver les meubles à chaque fois qu’il y a une catastrophe.
MS - Oui, c’est tellement plus solide et plus logique quand même comme concept que la résilience.
Résilience est un terme tellement galvaudé, peut-être encore plus quand on l’emploie à tout-va pour parler du Liban et des Libanais, qui n’ont pas vraiment de choix…
MS - Absolument, alors qu’à la base c’est évidemment très bien d’être résilient. Mais ça commence à bien faire ! Et, comme disait Charles, les dirigeants exploitent cette résilience du peuple : allez supportez, prenez-en encore une couche. Même si le nouveau gouvernement essaye…
On a beaucoup parlé de la question du témoignage nécessaire pour comprendre une histoire difficile à appréhender. Et à cet égard, les livres sont un excellent moyen de les recueillir. Peut-être est-ce cette nécessité qui explique le grand nombre de romans, recueils de poésie et albums graphiques publiés ces dernières années ayant pour sujet le Liban, dont un bon nombre d’auteurs participait au festival Étonnants voyageurs cette année ?
CB - Il y a beaucoup de littérature et de bandes dessinées, de films autour de la question de Beyrouth. Mais j’ai l’impression que c’est aussi un terrain central pour notre histoire commune à l’échelle de la planète. Les enjeux de ce qui se passe dans la région, que ça s’étende à Israël, à la Syrie : je trouve ça passionnant. Dernièrement, j’ai commencé à lire le troisième tome de la trilogie de Constantinople de Metin Arditi autour d’Istanbul (Bosphore tango, publié chez Grasset). On a peu de témoignages sur ce qu’est la vie quotidienne à Istanbul en 1918. Et lui fait toute la saga à travers des personnages multiculturels, multireligieux. Souvent on me demande si c’est parce que je suis Arménien ou si c’est parce que j’ai des liens avec le Liban que je m’intéresse à cette partie du monde. Sans doute, sûrement, mais je trouve que cette histoire est passionnante, car elle nous raconte notre histoire moderne et que ça nous concerne tous. J’ai très hâte de lire le deuxième volume du Génie de Beyrouth (La fille tombée du ciel, de Sélim Nassib et Léna Merhej, publié chez Dargaud). Parmi les publications récentes, il y a aussi Tout mais pas Beyrouth de Mathieu Diez et Jibé (publié chez Delcourt, ndlr). Je trouve d’ailleurs incroyable comme Jibé a réussi à bien dessiner Beyrouth, alors qu’il n’y est allé que quelques fois...
Écouter le podcast de L’Orient-Le Jour ayant pour thème “Peut-on appartenir à plusieurs pays”, dont Sélim Nassib et Charles Berberian étaient les invités en CLIQUANT ICI.